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>L’Ethiopie court toujours

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ADDIS-ABEBA – Depuis cinquante ans, l’Ethiopie décroche médaille sur médaille dans les courses de fond aux Jeux olympiques, et ses champions, comme Haile Gebreselassie ou Kenenisa Bekele, comptent parmi les plus illustres sportifs du monde. Le Monde.fr est allé à la découverte du miracle de l’athlétisme éthiopien et vous propose, en quatre épisodes, de suivre, une fois n’est pas coutume, la foulée de ces champions venus d’Abyssinie. Lors de ce premier volet, découvrez pourquoi ce pays de la Corne de l’Afrique a hérité du surnom de “Mecque du marathon”.
Le soleil est à peine levé sur Addis-Abeba et, déjà, une trentaine de coureurs foulent la piste irrégulière de Meskel Square, faite d’herbe, de terre et de cailloux. La place la plus fréquentée de la capitale éthiopienne accueille tous les matins des sportifs plus ou moins occasionnels, bien décidés à s’exercer sur ce terrain d’entraînement pas comme les autres. Ici, pas de piste circulaire mais une multitude de lignes droites, disposées en demi-cercle les unes au-dessus des autres, que l’on parcourt en zig-zag jusqu’à atteindre le sommet.
Employé dans une agence de voyages, Kuku, 32 ans, vient y trottiner une demi-heure tous les matins avant d’aller au travail. “Chaque pays a sa tradition : au Brésil et en France, c’est le football ! Ici, c’est la course. Nous sommes fiers : grâce à ce sport, le monde entier connaît notre drapeau”, clame-t-il, souriant, tout en s’étirant. Anthenh, lui, traîne ses baskets un peu usées et son regard frondeur deux fois par jour à Meskel Square. A 20 ans, le jeune homme vit de petits boulots, souvent comme mécanicien, mais n’aspire qu’à une seule chose : devenir un grand champion d’athlétisme. “Mon père est mort et ma mère n’est plus avec moi. La vie est dure. Quand j’ai de la nourriture, je mange ; sinon, je fais sans. Mais je cours, tout le temps. Le secret pour réussir, c’est de s’entraîner très dur”, explique-t-il.
ALTITUDE ET MIMÉTISME
Depuis cinquante ans et la médaille d’or d’Abebe Bikila au marathon des JO de Rome après une course disputée pieds nus, l’athlétisme éthiopien est une redoutable machine à gagner dans les courses de fond, autant qu’elle est une usine à rêves pour la population. Ce pays, où 40 % des 90 millions d’habitants vivent avec moins de 2 dollars par jour, dispose d’un palmarès sportif à faire crever de jalousie n’importe quelle nation occidentale : 38 médailles olympiques, 10 records du monde en plein air encore invaincus, au moins 7 médailles remportées à chacun des trois derniers JO d’été… Toujours en course longue distance.
L’Ethiopie est l’un des dix Etats les plus pauvres de la planète, mais ses habitants courent plus vite et plus longtemps que tout le monde. Avec une trentaine de sommets qui culminent à plus de 4 000 mètres, ce pays de la Corne de l’Afrique a su tirer profit de ses hauts plateaux : habitués à courir près des nuages, les athlètes éthiopiens dopent leur production de globules rouges et deviennent encore plus endurants lorsqu’ils descendent dans les basses plaines.

Coureur amateur à Meskel Square, Addis-Abeba, la capitale de l'Ethiopie.
Coureur amateur à Meskel Square, Addis-Abeba, la capitale de l’Ethiopie.H.B. / Le Monde.fr
“UN COUREUR ÉTHIOPIEN N’ACCEPTERA JAMAIS D’ÊTRE BATTU”
Mais pour Yilma Berta, l’entraîneur général de la Fédération d’athlétisme, c’est surtout dans la tête que les coureurs éthiopiens sont plus forts que les autres.“Notre différence, c’est la motivation ! Nous sommes une nation pauvre et nos athlètes font énormément d’efforts pour gagner de l’argent et se sortir de leur condition. Cette motivation très forte fait qu’un coureur éthiopien n’acceptera jamais d’être battu. La victoire est gravée dans nos esprits !”
Depuis son bureau décoré d’affiches et de photographies aux couleurs des victoires olympiques, le coach au physique longiligne et aux cheveux blancs explique avoir étudié en Tchécoslovaquie avant de devenir, en 1982, responsable de l’équipe nationale de course de fond de son pays. Selon lui, le cercle vertueux reposant sur le mimétisme explique les excellents résultats des athlètes : “Gagner est devenu une tradition, chaque champion en attire un autre. Dans la foulée de Bikila, beaucoup d’Ethiopiens se sont mis au marathon et ont obtenu de très grands résultats. C’est ce qui explique aussi nos lacunes dans les autres domaines de l’athlétisme.”
Yilma Berta, l'entraîneur général de la Fédération d'athlétisme.
Yilma Berta, l’entraîneur général de la Fédération d’athlétisme.H.B. / Le Monde.fr
RIVALITÉ AVEC LE KENYA
Championne du monde sur 1 500 m en 2008, Gelete Burka, 25 ans, se présente avec aplomb comme la nouvelle Derartu Tulu, première Ethiopienne à décrocher un titre olympique à Barcelone, en 1992. “J’ai toujours rêvé de devenir comme Haile Gebreselassie et Derartu [Tulu], dont j’entendais parler à la radio. Ils ont été mes exemples et j’ai tout fait pour réussir comme eux. Je serai la prochaine Derartu !”
En dépit de l’optimisme affiché par la championne, depuis quelques années, l’athlétisme éthiopien est en perte de vitesse, sérieusement menacé par son voisin et rival éternel, le Kenya. L’an passé, lors des championnats d’Afrique, l’Ethiopie n’a remporté qu’une seule médaille d’or et fini neuvième d’un classement général dominé par le Kenya. “Ils ont des moyens financiers importants, ont recruté beaucoup de coaches étrangers et développé nombre de projets avec les pays développés, constate Yilma Berta. Nous, nous avons peu de coaches qualifiés, peu de matériel, et peu d’argent pour nourrir nos athlètes.”
DES ENTRAÎNEMENTS MILITAIRES
Logée dans l’enceinte du stade déplumé d’Addis, la Fédération d’athlétisme partage ses locaux avec celle du football. Chacune dispose d’une poignée de bureaux, le long d’un couloir aux murs bleu pâle décrépis, où traînent des fils électriques dénudés. Alors, pour ne pas se faire totalement dépasser par Nairobi, l’Ethiopie développe ses infrastructures et tente de repérer ses jeunes pousses de plus en plus tôt.
Au sud de la capitale, à Assella, dans la province d’Arsi, d’où viennent la plupart des champions éthiopiens, le centre Tirunesh-Dibaba – du nom de l’actuelle détentrice du record du monde du 5 000 m – accueille depuis l’an dernier plus de 250 athlètes et une vingtaine de coaches. Ici, l’entraînement prend des allures militaires : sous le regard sévère du coach Derba, un groupe d’élèves s’étire en cadence, et pas question de parler aux journalistes sans autorisation.
Entraînement de l'équipe nationale éthiopienne de course de fond.
Entraînement de l’équipe nationale éthiopienne de course de fond.H.B. / Le Monde.fr
“LE PROCHAIN KENENISA BEKELE VIENDRA DE CE CENTRE !”
Le technicien explique : “L’entraînement que l’on développe ici est meilleur qu’auparavant. Il est plus scientifique, délivré par des coaches qui sont des intellectuels du sport. Traditionnellement, on dit que le Kenya privilégie la quantité et l’Ethiopie, la qualité. Désormais, nous nous rapprochons de la méthode kenyane afin de préparer la relève.” Pour lui, c’est une évidence : “Le prochain Kenenisa Bekele viendra de ce centre !”
A plus d’un an des jeux Olympiques de Londres, l’athlétisme éthiopien, qui fait de cette échéance un rendez-vous important, se structure mais conserve intact son pouvoir d’attraction. Espoir du 1 500 m, le Néo-Zélandais Zane Robertson a choisi de venir s’entraîner à Addis-Abeba. “En général, les athlètes de mon pays partent aux Etats-Unis. Moi, je préfère l’Afrique, je connais le Kenya et l’Ethiopie. Ici, il y a moins d’athlètes mais beaucoup plus de qualité. Le mental est très fort : être prêt à se battre et ne jamais abandonner, c’est leur devise !”

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